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Ai-je été victime d’une erreur médicale ?

Type(s) de Handicap : AUTRE

Témoignage : 

Je viens d’être victime d’un banal traumatisme du rachis cervical comme il en survient dans 1/3 des accidents de voiture. J’ai 16 ans. Ces douleurs au cou ne m’inquiètent nullement. Le rhumatologue que j’ai consulté en urgence le soir même du traumatisme est confiant. Point de signes neurologiques inquiétants. Il n’a même pas cru bon de me prescrire le port d’une minerve. La forte écharpe en laine dont je me suis ceint le cou par réflexe semble suffire.
J’ai la chance d’être suivi alors par un kinésithérapeute, car grandir n’est pas une mince affaire et il faut grandir droit. Je vais le consulter, confiant en la capacité de cet homme de me soulager voire d’accélérer le processus de guérison.

« Attends petit je vais t’aider » Je suis maintenant allongé sur un lit médical et littéralement entre ses mains ; tout au moins la tête et le cou entre ces mains de kiné en lesquelles j’ai toute confiance. J’ignore ce qu’il fait ou ce qu’il veut faire. Mais je comprends maintenant l’expression s’en « remettre à vos mains » et la confiance qu’elle porte ou plutôt « être entre ses mains » et la vulnérabilité qu’elle implique. Car ce qu’il veut faire semble finalement important. Comme pour prendre ses marques il me fait tourner la tête plusieurs fois sur la gauche avant de la tourner beaucoup plus rapidement, mais toujours sur la gauche. « Ça y est »

« Ça y est »… quoi ? Cet énoncé ouvre tous les possibles et un véritable questionnement sur le sens que prit alors ma vie. Quelques jours plus tard de retour chez le rhumatologue ma mère semble vivement préoccupée par des signes neurologiques absolument mineurs. Le rhumatologue est dubitatif et semble vouloir nous rassurer. « Bon, c’est une affaire qui durera un peu plus longtemps, mais vous verrez que dans 6 mois il refera du sport »

Que s’est-il vraiment passé ce jour-là lorsque le kiné m’a pris entre ces mains en qui je faisais toute confiance et qui semblait sortir d’une blouse blanche qui évoquait l’autorité d’un professeur du lycée en TP, forme affirmée de l’autorité du monde des adultes ?

Nul ne le saura jamais.

Une IRM prise 2 ans plus tard « objectivera », c’est le terme du jargon des radiologues une « atteinte à un disque, mais sans hernie discale focale ». En clair il semble que le disque ait encaissé le coup, ait bavé, légèrement, m’ait sauvé d’un sort bien plus terrible. Comment en est-on arrivé là ? Les esprits qui me semblent froids et indépendants notamment le responsable de la médecine thermale dacquoise concluent que j’ai été sans doute victime d’une erreur médicale qui aurait pu être bien plus dramatique encore étant donné que la littérature médicale recense des tétraplégiques et même des « morts guéris » suite à ce genre d’opérations. Bien sûr, je ne peux rien prouver contre ce Kinésithérapeute. L’IRM qui met en évidence la lésion est prescrite près de 2 ans après par un 2ème rhumatologue qui lui aussi n’emploiera jamais l’expression d’erreur médicale.

Légalement la situation du kiné n’était pas bien brillante.

En effet, il avait exécuté son geste sans image médicale, à chaud, alors que la littérature médicale prescrit d’exécuter ces gestes après une période initiale de convalescence et hors protection légale d’une séance et des actes médicaux associés par une entente préalable avec la sécurité sociale… Pire, en 1994 les kinésithérapeutes n’étaient pas habilités à effectuer des manipulations, c’est-à-dire des d’impulser à l’articulation un mouvement avec une force et une direction donnée au-delà de l’amplitude physiologique du mouvement, mais seulement des mobilisations dans le respect donc de l’amplitude du mouvement. Mais, justement, ce praticien soutient qu’il n’a effectué qu’une mobilisation et non une manipulation comme il l’a très explicitement crié à ma mère lors d’une altercation dans la rue. De toute façon, toute action en réparation est impossible étant donné que légalement la séance et l’acte médical associé n’ont jamais existé.

De toute façon, il a fallu des années et des années pour comprendre que j’avais probablement été victime d’une erreur médicale. Il faut dire que la situation est contre-intuitive. Lors de l’accident que j’ai subi j’ai cru qu’on m’arrachait la tête et plus encore ; je n’ai jamais eu aussi mal et aussi peur de ma vie. Tandis que 3 jours plus tard je n’ai ressenti aucune douleur. Comment dans ces conditions comprendre que c’est l’acte médical, et non la brimade physique que j’ai subie, brimade cause de l’accident, qui a été à l’origine de mes troubles ? D’autant qu’une brimade est faite pour offenser tandis qu’un acte médical doit soigner ? Le 2ème médecin était aussi habile dans sa communication que le 1er, ou peut-être aussi perdu dans cette affaire et, alors même que la lésion était visible sur l’IRM qu’il avait prescrite, n’a jamais évoqué une erreur. J’ai commencé à entrevoir la vérité sous ce prisme de l’erreur médicale au moins 10 ans après lorsqu’à Dax j’ai fréquenté d’autres thérapeutes.

Je ne regrette pas de n’avoir pas pu faire de procès au kiné.

À quoi bon vouloir ruiner la réputation professionnelle d’un thérapeute très estimé dans notre ville pour les quelques sous que m’aurait versé son assurance ? Il voulait m’aider, me soigner et avait pris un risque conséquent et même, tout bien considéré, absolument inconsidéré pour m’aider. J’accepte le droit à l’erreur médicale même si l’obligation de moyens n’a pas été respectée.

Je n’aurais en effet gagné aucun argent à lui faire un procès, car les traumatismes du rachis cervical tout comme par exemple les traumatismes crâniens auxquels ils sont associés sont très mal reconnus sur le plan médico-légal comme la littérature sur les accidents du travail et leur indemnité devait plus tard me le confirmer.
J’étais jeune et la jeunesse chez moi était synonyme de confiance. Confiance dans la capacité de ma nature à guérir et confiance dans le discours des adultes et de ceux qui étaient le plus investis de leur légitimité, les médecins, qui tous m’assuraient que je guérirais.

Mes symptômes passés une période de 2 ou 3 mois n’étaient pas si inquiétants et je récupérais progressivement. Un voyage d’études en géologie fut organisé dans les Alpes et je pris part sans aucun problème. Mieux, ma santé s’en trouva considérablement améliorée. Sans doute cela confirme-t-il la forte composante psychogène dans mes souffrances ; je finissais l’année confiant en ma capacité à refaire du sport pendant l’été.

Je venais d’accomplir 17 ans et à cet âge là on ne peut admettre de rester handicapé.

Date du Témoignage : 30 jan. 2014