Retourner à la liste des témoignages

Se sentir libre et fort dans un corps valide une dernière fois avant le handicap: un passé idéalisé ?

Type(s) de handicap : Autre 

Témoignage : 

Été 1995.

Les 1res vacances d’été qui suivent la survenue de l’« accident ». Le test de retour à la vraie vie après cette année scolaire si artificielle où les enseignants de 1re nous ont badigeonnés, à grand renfort d’imprécations contre la vie et la jeunesse, d’un vernis intellectuel qui ne demande qu’à fondre au soleil de l’été de nos 17 ans. Plus encore d’ailleurs sous l’effet de nos 17 ans que du soleil…

Je commençais par sacrifier à un séjour d’une semaine à Londres, trop bref pour améliorer mon anglais, mais qui tout de même témoignera à la société qui m’entoure que je suis sur le chemin de la rédemption de ma jeunesse par l’effort intellectuel.

Sans transition je passais de la fraîcheur tempérée et policée londonienne à la chaleur d’un centre de vacances organisées et encadrées à proximité de Sète.

L’objectif poursuivi était alors de recommencer une activité sportive comme ambitionnée dès les lendemains de ce que l’on appelait alors l’« accident » au terme des 6 mois fixé par l’expérience du médecin. Le corps médical était confiant. Un kinésithérapeute que j’avais consulté peu avant mon départ en vacances m’avait mis en garde… contre le parachutisme ! Il savait pertinemment que je n’avais pas le profil des personnes qui pratiquent cette activité et me percevait comme un petit intello assez coincé. Cette boutade signifiait simplement que je pouvais selon lui pratiquer tous les sports dans le respect de leurs règles de sécurité.

Je commençais par le plus intuitif : le dos crawlé. J’avais pratiqué cette nage enfant pour prévenir le développement d’une scoliose. Je pensais que cette pratique était intrinsèquement indiquée pour les problèmes de dos. Je me lançais dans l’Étang de Tau et nageais 500 mètres, soit 2 fois la longueur de la plage parallèlement à la rive environ à 50 mètres du bord.

Je retrouvais avec joie la maîtrise d’un corps et l’union à la nature que je n’avais connue qu’avec la pratique de la planche à voile. J’étais un corps dynamique intégré dans un fluide. Je me sentais libre et en même temps je me sentais fort, de nouveau fort, à chaque réaction qu’exerçait ma main sur ce fluide froid et vif qui s’y dérobait et qui cependant me portait et me permettait d’avancer. J’étais doublement libre : j’échappais à mes turpitudes humaines en m’associant à ce fluide originel et cependant je menais une lutte prométhéenne permanente pour avancer et ne pas couler. Je redevenais un animal en symbiose avec la nature et en même temps j’étais un surhomme prométhéen. J’échappais par le bas et par le haut à ma condition humaine. Je vivais dans un même mouvement et dans une même volonté l’union et la révolte de l’homme avec et contre la nature. J’étais en prise avec la nature non pour la transformer au service des hommes, mais simplement pour m’affirmer égoïstement, pour me sentir fort et ne plus avoir peur.

Combien j’ai regretté par la suite ce dernier épisode de validité et combien je comprends l’importance que les blessés médullaires peuvent accorder à la piscine de rééducation qui leur permet, pas toujours hélas, après avoir été alité des mois d’esquisser quelques pas en apesanteur avec la même excitation que le premier homme sur la Lune… Combien j’ai regretté de ne plus pouvoir m’allonger dans l’eau et, simplement, en été, de pouvoir m’allonger sur l’herbe d’un parc public et pouvoir regarder le ciel.

Je n’avais plus peur. Ce sentiment ne fut que très temporaire. Sans le savoir, j’avais exercé un levier important sur le disque abîmé. La froideur relative de l’eau n’avait rien arrangé et avait créé les conditions d’une forte contraction des muscles et d’un mouvement non conforme de l’articulation.

Le soir de cet après-midi mémorable où je m’étais senti si libre, pour la dernière fois, mon bras droit s’engourdissait jusqu’à la paralysie au point que je ne pouvais plus porter un verre à ma bouche au repas du soir. Il s’agissait de douleurs cervico-brachiales qui me rappelaient brutalement à la réalité.

Pour la 1re fois je me sentais vraiment handicapé.

Date du témoignage : 30 jan. 2014